Chers amis, c'est la première fois que je viens sur cette "page d'humeur à vocation promotionnelle" (qu'on m'a dit s'appeler un "blog") pour vous présenterLe livre de la Guerre de Cent Ans de l'immense Gus Bofa, un ouvrage remarquable auquel j'ai prêté la main.



Gilbert, notre adorable mascotte et tout aussi redoutable trésorier a tenté ces dernières semaines de me préparer à cet exercice d'auto-satisfaction largement pratiqué par notre famille. Mais je dois avouer ma profonde incapacité à vanter de quelque manière que ce soit mon travail, démarche que je trouve en tous points vulgaire (l'honnêteté m'impose de préciser que c'est moins la modestie que la timidité qui me dicte cette attitude).


– Ça ne te fait donc pas plaisir de revoir les Français?
– Si, mais tu es le trente-et-unième qui me pose cette question depuis ce matin.

Aussi, je vous propose de résumer en quelques mots mon sentiment sur ce livre et l'expérience exaltante que fût sa conception, avant de reproduire le texte inclus dans l'ouvrage qui évoque les dilemnes auxquels nous fûmes confrontés durant de longs mois. Par ailleurs, Gilbert me souffle que mon élocution est discutable et ma prose ampoulée (critique qu'il a exprimée en des termes moins châtié) et qu'il conviendrait que je fasse court.
Je le dis donc, Le livre de la Guerre de Cent Ans est une merveille absolue, indispensable à la bibliothèque de tout amoureux du dessin qui se respecte; un ouvrage sur lequel nous travaillons depuis plusieurs années et pour lequel nous n'avons compté ni le temps, ni l'énergie. J'ai achevé ce travail dans la mélancolie qui précède les grandes séparations et j'espère du fond du cœur que vous saurez sentir que nous avons placé dans ce livre le meilleur de notre savoir-faire et de notre passion. Gilbert me demande de rajouter que ces dessins n'ont jamais bénéficié d'une telle qualité de reproduction, qu'ils sont accompagnés de nombreux inédits, que le prix est très raisonnable, le tirage relativement limité et "qu'il faut se magner le cul de l'acheter".


- Évidemment, c'est pas rigolo, mais dites-vous que vous faites de l'Histoire!

Voici maintenant le texte que j'évoquais, sachant qu'une remarquable préface d'Emmanuel Pollaud-Dulian ouvre l'ouvrage en détaillant le contexte dans lequel ce livre a vu le jour en 1921.
"Pour aussi triste et déplaisante qu’on trouve l’idée, il faut bien admettre que Le livre de la Guerre de Cent Ans, tel que l’aurait voulu Gus Bofa, n’a jamais existé et n’existera jamais. La première édition, réalisée dans un contexte peu propice à l’exigence et à la bibliophilie, accumulait les handicaps. Le mauvais papier et la médiocre réalisation de l’ouvrage doivent beaucoup aux pénuries d’après-guerre, ainsi peut-être qu’aux soucis d’économies de l’éditeur, qui illustrait là une tendance naturelle de la profession. Mais les carences et les préoccupations pécuniaires ne sont pas seules en cause dans ce ratage puisque la guerre, en fauchant les hommes par centaines de milliers, avait fait disparaître bon nombre d’artisans et d’ouvriers qualifiés, ensevelis dans les tranchées avec leur savoir-faire. Les ateliers de lithographie, de gravure et de reliure furent nombreux à fermer leurs portes pendant le conflit, acculés à la faillite par manque de commande ou de personnel. Il faudra d’ailleurs quelques années avant que ces corporations retrouvent le dynamisme et le niveau d’emploi qu’elles connaissaient avant-guerre. On imagine donc que l’éditeur n’a pas eut la tâche aisée pour mener à bien son projet. Mais on comprend aussi, en étudiant l’édition courante de La Guerre de Cent Ans, que Bofa ait peu goûté le résultat. L’impression du trait, baveuse, graissée, ne rend pas justice à son dessin, que des teintes plombées et mal équilibrées achèvent d’enterrer. Paradoxalement, certaines des planches prépubliées par La Baïonnette étaient mieux imprimées dans cette revue à gros tirage que dans l’édition coûteuse de La renaissance du livre…


- Quelle crise faut-il résoudre la première, celle de la viande ou celle des transports?

Les quelques esquisses préparatoires que nous avons pu retrouver, et qui sont reproduites dans le cahier d’inédits, attestent que Bofa avait des ambitions plus colorées pour son livre. Elles permettent même d’avancer l’hypothèse que la gamme retenue, peu habituelle chez lui, fut plus probablement déterminée par le coût et la rareté des pigments que par des motivations esthétiques: les rouges et les bleus étaient plus chers que les jaunes et les bruns, et ces derniers s’obtenant facilement par mélange des autres couleurs, on peut constater en comparant différents exemplaires du livre, que l’astuce qui consiste à touiller les fonds de pots pour obtenir du marron a largement été mise à contribution sur ce travail, certaines zones passant d’un exemplaire à l’autre de kaki à terre de Sienne.



Autre source de déception pour Bofa, la technique de mise en couleur aux pochoirs. Ce procédé, très répandu jusque dans les années 1930, était loin d’être aussi luxueux que peuvent le laisser supposer les prix exorbitants qu’atteignent chez les bouquinistes certains des ouvrages ainsi rehaussés; le premier des débouchés des ateliers spécialisés dans cette technique était d’ailleurs le marché de la carte postale! Néanmoins, comme la sérigraphie, qui doit son développement à son utilisation industrielle alors que sa réputation tient à ses applications dans l’estampe, le pochoir doit ses lettres de noblesses à l’usage qu’en ont fait les éditeurs de beaux livres de l’époque. Les réalisations éblouissantes ne se comptent plus dans le domaine. Et si Bofa incrimine dans le ratage de La Guerre de Cent Ans le procédé qui le servira si bien deux ans plus tard pour Les Synthèses littéraires et extra-littéraires, c’est que se révèle, là encore, le souci d’économie de son éditeur : plus nombreux et plus détaillés étaient les pochoirs, plus élevée était la facture. Ce qui explique l’écart constaté entre les esquisses préparatoires et le résultat imprimé… Si nous donnons au lecteur toutes ces précisions, c’est pour tenter d’expliquer quelle fut notre démarche et notre frustration durant la longue période de restauration qu’aura demandé ce livre. Car, animés par la volonté de servir au mieux cette Å“uvre, il était impensable pour nous de reproduire les trahisons de la première édition. Mais, si nous avons traqué les erreurs et réparé ce qui pouvait l’être, nous avons été amenés à prendre certaines décisions, notamment sur la gamme de couleurs, qui ne doivent qu’à notre instinct et à notre étude du travail de Bofa. Les différences avec la première édition ne sont donc pas que techniques et notre interprétation, nos hypothèses, ont largement contribué à ce que ce projet ne soit pas un simple fac-similé de l’édition originale. Vous l’aurez compris, notre obsession a été de ne pas trahir Bofa et de restituer au plus près ses intentions initiales… au prix d’une somme d’incertitudes qui n’ont pas fini de nous hanter.
Bien sûr, nous déplorons de n’avoir pas eu accès aux originaux, disparus depuis longtemps, tout comme nous regrettons de ne pouvoir offrir de meilleures reproductions pour quelques-uns des dessins du cahier d’inédits, que de trop sévères reliures nous ont obligé à photographier. La découverte d’un coffre rempli d’originaux dans un grenier de province ou l’évolution des technologies permettront peut-être un jour d’offrir mieux à de futurs lecteurs… En attendant ce rendez-vous nébuleux, cette édition se présente donc comme un compromis, que nous voulons croire pertinent, entre les différentes sources, imperfections et regrets que nous a laissé l’Histoire. Et, si Le livre de la Guerre de Cent Ans tel que l’avait voulu Bofa est à jamais perdu, nous espérons avoir rendu justice, avec les moyens qui étaient les nôtres, à son indémodable génie."


Portrait inédit de Bofa et Mac Orlan en uniformes


Hé oui, on a aussi retrouvé d'incroyables inédits cochons!

Tous les détails concernant cet ouvrage sont disponibles sur le site dans la section "Nouveautés".
Par ailleurs, nous envisageons de placer à votre disposition très prochainement un comparatif photographique de l'édition originale et de la re-création que nous en donnons aujourd'hui.